Fausse explication de mes nouvelles
Felisberto Hernández Contraint, ou trahi par moi-même, me voici dans l’obligation de dire comment j’écris mes nouvelles. Je ferai donc appel à des explications qui leur sont extérieures. Mes nouvelles ne sont pas tout à fait naturelles, si l’on entend par là que la conscience n’y
intervient pas. Cela me serait antipathique. Elles ne sont pas dominées par une théorie de la conscience. Cela me serait extrêmement antipathique. Je dirais, plutôt, que cette intervention est mystérieuse. Mes nouvelles n’ont pas de structures logiques. Malgré sa vigilance constante et rigoureuse, la conscience m’est inconnue, elle aussi. A un certain moment, je pense que, dans un recoin de ma personne, une plante va naître. Je commence à la surveiller, car je pense qu’un événement bizarre a eu lieu dans ce recoin et qu’il peut avoir un avenir artistique.
Si cette idée n’échoue pas complètement, je serai heureux. Pourtant, je dois attendre un certain temps dont la durée me demeure inconnue : je ne sais comment faire germer la plante, comment favoriser et protéger sa croissance ; je pressens seulement qu’elle aura des feuilles de poésie ou quelque chose qui se transformera en poésie si certains yeux la regardent. Ou je le sohaite. Je dois éviter qu’elle occupe un trop grand espace, qu’elle prétende être belle ou intense, mais il faut qu’elle soit la plante qu’elle est destinée à être et je dois l’aider à le devenir. En même temps, elle poussera en accord avec celui qui contemplera et à qui elle ne fera pas vraiment attention s’il veut lui suggérer trop d’ambitions ou de grandeurs. S’il s’agit d’une plante maîtresse d’elle-même, elle aura une poésie naturelle, qu’elle ignorera. Elle doit ressembler à une personne qui ne sait pas combien de temps il lui reste à vivre ; elle aura ses propres besoins et une fierté discrète, un peu maladroite et apparemment improvisée. Elle ne connaîtra pas ses lois, bien que profondément elle en ait et que la conscience ne puisse les atteindre. Elle ne connaîtra ni la manière dont la conscience interviendra, ni a quel degré, mais en dernière instance, elle imposera sa volonté. Elle lui apprendra à être désintéressée.
Extrait de : Le Cheval perdu
(Œuvres complètes. Seuil, 1997, page 122) Comme je voulais faire partie du monde réel, je me suis proposé de me réconcilier avec lui, et j’ai laissé ma tendresse se répandre un peu sur toutes les choses et sur toutes les personnes. Alors, j’ai découvert que mon associé, c’était le monde. Il ne servait de rien de vouloir me séparer de lui. C’est de lui que j’avais reçu les nourritures et les paroles. D’ailleurs, lorsque mon associé ne représentait qu’une seule personne – à présent, il représentait le monde entier –, et que j’écrivais les souvenirs de Celina, il avait été un camarade infatigable et il m’avait aidé à transformer les souvenirs – sans supprimer ceux qui étaient chargés de remords – en une chose écrite. Et cela m’avait fait beaucoup de bien. Je lui pardonne ses sourires quand je me refusais à inscrire mes souvenirs à l’intérieur de rigoureuses coordonnées d’espace et de temps. Je lui pardonne sa façon de frapper du pied quand ma recherche scrupuleuse de la trame du souvenir l’impatientait ; jusqu’au moment où les bouts des racines s’enfonçaient dans l’eau et s’y perdaient et que les derniers mouvements ne frôlaient aucun air dans aucun espace.
En revanche, je dois le remercier de m’avoir suivi lorsque, la nuit, j’allais au bord d’une rivière pour voir couler l’eau des souvenirs. Quand je prenais un peu d’eau dans une cruche, et que j’étais triste parce qu’il n’y en avait qu’un peu et qu’elle ne coulait pas, il m’avait aidé à inventer des récipients où la verser et je m’étais consolé en contemplant l’eau prise dans leurs formes si diverses. Plus tard, nous avons inventé une embarcation pour traverser le fleuve et rejoindre l’île où se trouvait la maison de Celina. Nous avons emporté avec nous des pensées qui luttaient corps à corps avec les souvenirs ; dans leur combat, ils avaient renversé beaucoup de choses ou ils les avaient changé de place ; et il se peut que certains objets se soient perdus sous les meubles. En chemin, nous avons dû en perdre d'autres, parce que, lorsque nous ouvrions le sac du butin, il y avait de moins en moins de choses, il ne restait que quelques menus ossements, la petite lanterne nous glissait d’entre les doigts et tombait sur la terre de la mémoire.
Pourtant, le lendemain matin, nous jetions à nouveau sur une page le peu de choses que nous avions ramassées la nuit.