Préface de Julio Cortázar
Les Hortenses. Editions Denoël 1975

Nouvelles traduites de l´uruguayen par Laure Guille-Bataillon

   Au risque de provoquer les sourires de bien des critiques littéraires, je pense que l´oeuvre de l´Uruguayen Felisberto Hernández ne peut se comparer qu’a celle d’un autre créateur, José Lezama Lima, qui se situe à cet autre pôle du monde américain qu´Hernández ne connut jamais.

   Je parle évidemment de sous-jacences, de tangences, d’affinités difficilement descriptibles.  Comme le poète et romancier cubain, Felisberto appartient a cette lignée spirituelle que j’ai appelé une fois pre-socratique et pour laquelle les opérations mentales n’interviennent que comme articulation et fixation d’un autre mode d’apréhension de la réalité.  Comme ces Eléates, Lezama et Felisberto établissent le contact avec les choses ( car d’une certaine façon tout est chose chez eux, mots ou meubles, passions ou pensées sont à la fois tangibles et ineffables, veille et sommeil ) à partir d’une intuition qui ne peut être installée dans le langage que par l’entremise de l’image poétique, de la rencontre non fortuite de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection.  Comme chez les Eléates, les sens ne semblent pas soumis aux facultés intellectuelles dans un but de connaissance, ils entrent et sortent des choses au rythme de l’air dans les poumons, et le passage de cette connaissance à la parole, à la communication, s’opère au rythme même du souffle et le plus immédiatement.  A partir de ce contact sans entrave, tout le reste – description, narration, anecdote – se sert naturellement de la raison, de la réflexion, et du discours, appelés alors à un travail subsidiaire, inusuel ; ainsi a tout moment la tradition occidentale voit s’inverser son échelle de valeurs et le résultat est presque toujours le même : peu de personnes semblent avoir accédé au message primordial de Lezama Lima dans Paradis et moins encore ont déchiffréle code profond et récurrent des récits de FelisbertoHernández.
   Ici cesse l’analogie, tout le reste n’est que vastes et heureuses différences qui enrichissent et séparent les œuvres de ces deux grands écrivains latino-américains.  Solitaire dans son pays d´Uruguay, Felisberto ne répond pas à des influences décelables et il vit toute sa vie replié sur lui-même, attentif aux seules interrogations intérieures qui l’arrachent à l’indifférence et à la distraction du quotidien.  Ce n’est pas un hasard si la majorité de ses récits sont écrits à la première personne.  ( « Les Hortenses », grande exception, semble ramener aussi au personnage central de la nouvelle les pulsions les plus profondes, peut-être les plus inavouables dans le contexte de son milieu et de son temps. )  Il suffit de se mettre à lire n’importe lequel de ses textes pour que Felisberto soit immédiatement là, un homme triste et pauvre qui vit de concerts de piano dans les de petits cercles de province, tel qu’il a toujours vécu, tel qu’il nous le raconte dès le premier paragraphe.  Mais à peine l’avons-nous reconnu ( - Bonjour Felisberto ! Comment vas – tu en ce moment ? , as-tu un peu plus d’agent, les chambres de tes hôtels sont-elles moins horribles, est-ce qu’on t’applaudit à présent dans les théâtres et les cafés, cette femme que tus regardes va-t-elle t’aimer ? ) que s’installe déjà le reste, le saut fulgurant dans la seule chose qui lui importe : le dépaysement, l’indicible prise de contact avec l’immédiat, c’est-à-dire avec tout ce que nous ignorons continuellement ou que nous laissons en arrière au nom de ce qui s’appelle vivre.
   Cette dérive à la fois naturelle et furtive qui, d’entrée, fait passer un récit gris, presque un récit de mœurs, à d’autres strates où demeure l’altérité vertigineuse, ne peut être perçue et suivie que par des lecteurs disposés à renoncer au linéaire, à la simple étrangeté d’un récit où arrivent des choses insolites.  Et justement les récits de Felisberto n’ont rien d’insolite, dans la mesure où leurs protagonistes sont immanquablement fidèles à leur propre vision et ne font pas le moindre effort pour l’expliquer, pour tendre des ponts de mots qui aideraient à la partager.  L’appellation « littérature fantastique » m’a toujours paru fausse et même cavalière en ces temps latino-américains où la part la plus exigeante des lecteurs et de critiques réclament de plus en plus un réalisme combatif.  En relisant Felisberto, je suis arrivé au point maximum de ce refus de l’étiquette « fantastique » ; c’est qu’il n’a pas son pareil pour le dissoudre en un incroyable enrichissement de la réalité totale qui non seulement contient le vérifiable, mais le hisse sur le dos du mystère comme l’éléphant hisse le monde dans la cosmogonie hindoue.  Le jour où l’Amérique latine aura accompli sa révolution, tout le monde pourra lire Felisberto avec cette familiarité qui manque aujourd’hui à tant de lecteurs ; nous serons entrés alors dans une dimension humaine qui n’aura pas besoin de définir à l’aide d’artifices rhétoriques ces zones de contact où les écrivains comme Felisberto annoncent la terre véritable de l’homme et de la vie.
   Toujours secrètement angoissée, la critique littéraire appelée à situer un œuvre comme celle de Felisberto Hernández a tendance à tirer de son chapeau haut-de-forme le grand lapin blanc du surréalisme ; c’est une façon de figer l’image avant de passer à autre chose, et il est vraie que le lapin est bien vivant et que sans arrêt il se promène sur le piano de Felisberto. Il suffit de lire « La maison inondée » ou « Les Hortenses » pour qu’au revers de paupières apparaissent les peintures de Leonora Carrington, de Remedios Varo, de Hans Bellmer, de Paul Delvaux et de Magritte ; sans parler d’ombres chères et plus lointaines : Nerval et Von Arnim.  Mais ici encore agit la manœuvre discriminatoire que Felisberto aurait été le premier à refuser.  Jusqu’à quand s’obstinera-t-on à situer le surréalisme sur un terrain faussement privilégié, ce qui est une façon de le marginaliser en face d’une réalité supposée plus impérieuse et plus importante ?  Jusqu’à quand durera l’absurde magistère surréaliste, établi autrefois par Breton, plus tard par ses héritiers, et toujours par une certaine critique avide d’étiquettes simplificatrices ?  Il est bon de rappeler que Felisberto est venu une fois à Paris où probablement il n’a vu personne ; pour ma part j’aime à penser, en bousculant évidemment la chronologie, que, s’il avait eu envie de rencontrer ses semblables, il aurait pas cherché l’église du surréalisme mais Jarry et Raymond Roussel.  Et ce dernier, grand amateur des tableaux vivants, aurait plus que personne aimé les grandes poupées des « Hortenses » et les moules flottants de « La maison inondée » beaux comme les plus hautes créations de son taumaturge Canterel.

   Pour certains d’entre nous , gens du Rio de la Plata, ce ne sont pas ces coexistences qui nous intéressent dans les récits de Felisberto, mais il m’a semblé utile de les signaler pour ceux qui vont le lire pour la première fois en français.  Ce que nous aimons chez lui, c’est sa simplicité, son manque total de cette solennité qui a tellement amidonné la littérature de son temps.  Totalement livré à une vision qui l’écarte de la circonstance ordinaire et le fait accéder à un autre ordre des êtres et des choses, il ne vient jamais a l’idée de Felisberto de s’interroger sur son pays, sur ce qui est en train de se passer sur le plan historique, et l’on dirait que son regard s’arrête au mur qui le contient, sans s’efforcer d’extrapoler ses expériences pour les situer dans une structure de paysage ou de société.  Et cependant – et non d´une façon paradoxale, comme, certains pourraient le penser –, chacun de ses récits a le pouvoir terrible d’installer le lecteur dans l’Uruguay de son temps, et il me suffit, pour ma part, de les relire pour me sentir à nouveau entièrement dans les rues de Montevideo, dans ses cafés et ses hôtels, dans les petites villes de l’intérieur où tout se donne comme à regret, comme il devait donner ses concerts avec des pianos mités, des factures impayées, des habits de location. Peut-on demander davantage à un écrivain capable d’allier le quotidien à l’exceptionnel au point de montrer que ce peut être la même chose ?  Le drame actuel de l’Uruguay, on le trouve déjà en puissance chez Felisberto, il est aussi dans l’œuvre d’Onetti, autre écrivain qui, en apparence du moins, n’a cure de l’histoire.  Nos erreurs – je parle de l’Uruguay et de l’Argentine comme d’un seul pays, parce qu’ils le sont bien, n’en déplaise aux nationalistes –, notre force secrète ou débridée, notre lente et paresseuse manière d’être face au destin du monde, toute la beauté et la tristesse d’un patio de maison pauvre ou d’une partie de cartes entre amis, transparaissent dans cette espèce d’invincible désenchantement qui naît des récits de Felisberto.  Témoin malgré lui, spectateur de biais, il joue ses tangos pour des femmes mélancoliques et maniérées ; comme tous nos grands écrivains, il nous dénonce sans emphase en même temps qu’il nous tend une clef pour ouvrir les portes du futur et sortir à l’air libre.

                                                                                                                                                                                              Julio Cortázar
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